Fiction de l'égalité salariale en ex-URSS

Publié le par JF

Analyser la propagande mensongère, répandue pendant des décennies par tous les partis communistes, à propos des conditions de travail et de salaire de la classe ouvrière russe est important pour quiconque souhaite agir dans le sens de l'égalité sociale. Faire la peau aux vieux mythes permet d'éviter les répétitions et de passer à autre chose... Les opprimés de ce monde doivent forger les armes de leur combats futurs en tenant compte des leçons données par l'histoire des révolutions passées...

Il n'est pas nécessaire d'analyser la période stalinienne, les inégalités datant des débuts de la Révolution et ne faisant que se renforcer jusqu'à la chûte de l'URSS. Déja dans les années 1970, Les "nomenklaturistes" de haut rang n'avaient rien à envier aux milliardaires occidentaux, sinon la propriété juridique des biens mis à leur disposition. Le capitalisme privé ayant remplacé le capitalisme d'État en Russie, cette lacune est aujourd'hui comblée...

Moins d'un an après la révolution socialiste, en avril 1918, le Conseil central des syndicats soviétiques se prononce pour le salaire aux pièces dans les usines. Salaire aux pièces et primes sont alors considérés comme "formes normales du salaire". Lorsque l'on sait avec quelle vigueur cette forme de rémunération a été combattue, partout et toujours, par les ouvriers, comment elle est ressentie comme l'une des armes essentielles de division entre eux, l'on peut être sceptiques, dès ce moment, voire affirmer que la "Dictature du prolétariat" est fictive en Union soviétique.

Voici ce qu'écrivait Lénine, dans une maxime qui n'est pas passée à la postérité en Occident.
"Il faut inscrire à l'ordre du jour, introduire pratiquement et mettre à l'épreuve le salaire aux pièces; appliquer les nombreux éléments scientifiques et progressistes que comporte le système Taylor, proportionner les salaires au bilan général de telle ou telle production..." Et c'est ce qui fut fait! Le Taylorisme, rebaptisé "Organisation scientifique du travail" (NOT) fut introduit dans l'économie russe, Lénine "oubliant"  alors ses critiques de 1914 sur ce "système scientifique pour extorquer de la sueur".

Le décret du 21 février 1919 ouvrira l'éventail des salaires quelque peu resserré au lendemain de la Révolution. Le salaire minimum officiel, pour la région de Moscou, est de 600 roubles, le salaire maximum de 3000 roubles pour le personnel administratif "hautement qualifié".

Charles Bettelheim, marxiste convaicu affirme même dans son ouvrage "Les luttes de classes en URSS":
"En fait pour le personnel administratif très qualifié des salaires supérieurs à 3000 roubles sont accordés. Les salaires sont en outre variables suivant les régions".
Il existe donc un rapport officiel de 1 à 5 entre les salaires des différentes catégories sociales. Mais la réalité est encore bien pire. Le salaire minimum n'est, très souvent, pas respecté, les salaires les plus élevés totalement inconnus et les avantages en nature dont bénéficient les mieux lotis faussent toute comparaison.

D'autre part, les écarts au sein d'une même catégorie sociale se creusent. Ainsi pour les ouvriers les salaires qui variaient de 1 à 1,75, passeront de 1 à 2 en avril 1920. Le règne du fayotage et de la division à l'atelier est ainsi renforcé.

Ces mesures entraîneront le mécontentement des ouvriers qui culminera dans les grèves de 1921, lorsque ces inégalités seront encore accrues.
Des voix s'élèveront alors même au sein du parti bolchévik, dont celles de Chliapnikov et Kollontaï, pour protester contre les derniers décrets.
Avril 1919 voit l'abandon de la thèse concernant les travailleurs du Parti, les "travailleurs politiques responsables" dont les salaires, à l'exemple des fonctionnaires de la Commune de Paris en 1871, auraient dûes être limités au salaire moyen d'un ouvrier qualifié. Leur rémunération passe à 2000 roubles par mois. Dès cette date, de nombreux avantages en nature leurs sont consentis ainsi qu'aux ingénieurs, spécialistes et administrateurs de toutes spécialités.
C'est des années 1920 que date la direction en "triangle" des entreprises soviétiques. Le Triangle c'est le pouvoir réel au sein des entreprises.

Qui dirige à l'usine, en dehors de la fiction que ce sont les ouvriers?
Trois dirigeants forment le Triangle.
1) Le directeur de l'entreprise
2) Le Président du comité syndical
3)Le secrétaire de la cellule communiste

Tous les trois sont, la plupart du temps, membres du Parti communiste et ont un pouvoir hiérarchique énorme. l'on peut aisément imaginer les difficultés pour le salarié de base à exprimer ses revendications lorsque l'on connaît la "poigne de fer" appliquée par la direction du Parti pour faire respecter ses directives.

Ainsi, simplement pour changer d'entreprise, il faut obtenir le piston de l'un des "Angles" qui présentera la requête du travailleur à ses deux collègues. Chacun peut imaginer sans peine que de bassesses et d'humiliations un tel système engendre.

L'ouvrier ne peut se faire licencier que pour faute et celle-ci est mentionnée sur ses papiers. Il ne lui reste plus alors, dans la plupart des cas, qu'à partir se faire embaucher dans les régions froides et lointaines de Sibérie, terres de relégation et de déportation des anciens Tsars.
Le Xème Congrès admettra l'insuffisance des salaires et des rations. L'"Opposition ouvrière" de Chliapnikov et Kollontaï exigeant même une "plus grande égalité des salaires". Il leur sera répondu que cet objectif ne pouvait être atteint dans l'immédiat.

Ces inégalités sociales flagrantes sont les causes essentielles des grèves qui allaient paralyser Pétrograd, la ville révolutionnaire par excellence, et du soulèvement armé de Cronstadt.
Nier le mécontentement des ouvriers, dès les débuts de la Révolution et avant que les inégalités deviennent effarantes, serait renier Lénine lui-même qui fustigeait, sans rire :
"Les poignées, les groupes, les couches d'ouvriers qui s'accrochent obstinément aux traditions, usages du capitalisme  et continuent à considérer l'État soviétique comme ils considéraient l'État d'hier: lui fournir le moins de travail possible, de la qualité la plus basse, et lui arracher le plus d'argent".(Éditions sociales-tome 28).
JF

Publié dans Économie

Commenter cet article