le racisme ordinaire

Publié le par JF

 La « crise des banlieues », et la dégradation de l’habitat social

Cette question est évidemment au cœur des préoccupations politiques actuelles. Les quartiers situés à la périphérie des grandes villes de France sont les lieux privilégiés des tensions d’aujourd’hui. C’est là que se situent les enjeux permettant une certaine  "cohésion sociale".

Pour la plupart édifiés à la fin des années 1950, les HLM regroupaient, et ce jusqu’à la fin des années 1960, différents milieux sociaux (ouvriers, employés, professions intermédiaires et une petite partie des cadres supérieurs en début de carrière).

Pour beaucoup des locataires de cette époque, les HLM furent une réelle promotion. Chauffage central, eau courante, salle d’eau et WC intérieurs remplaçaient le logement vétuste et sans confort d’antan.

L’ambition des architectes urbanistes convertis aux idées du paradigme corbuséen était de créer une « cité radieuse » favorisant l’intégration sociale par le mixage harmonieux des classes sociales au sein d’une même communauté locale.

La suite est bien connue. Trop éloignés des centres-ville, mal reliés au tissu urbain, conception rapidement obsolète des logements, trop vite et mal construits, avec des matériaux se dégradant rapidement, sans isolation phonique ni thermique les HLM ont rapidement perdu ce qu’il convient d’appeler les « classes moyennes ». Pour ces dernières, les HLM ne représentaient qu’une étape de transition avant l’achat du pavillon individuel tant rêvé.

A partir des années 1975 (début des effets de la crise économique) vient le moment où ceux qui avaient encore espoir de quitter les grands ensembles n’en ont plus les moyens. Les derniers arrivés, Français ou immigrés, sont, pour la plupart d’entre eux, dans une situation beaucoup plus précaire que leurs prédécesseurs.

Il faut remarquer que la destruction des bidonvilles et le relogement de leurs habitants dans les HLM accentua la mixité « ethnique » dans les cités environnant la capitale. Ce qui ne fut pas sans poser certains problèmes de cohabitation. (10 000 personnes vivaient dans le bidonville de Nanterre, 15 000 dans celui de Champigny pour ne parler que des plus grands).

Aujourd’hui, le « noyau dur » des habitants des grands ensembles sont les couches les plus défavorisées de la société. Taux de chômage élevé des résidents, pauvreté, marquent ces territoires abandonnés par les classes moyennes, les fonctionnaires , et même par les ouvriers qualifiés depuis les années 1970 et surtout 1980.

On peut facilement y observer le délitement des liens communautaires. Ces derniers, durant les années 1960, avaient déjà souffert. Les populations « mixtes » des HLM ne bénéficiaient plus du même degré de solidarité entre elles que celui vécu auparavant dans les anciens quartiers ouvriers, dits « bas quartiers ». Car proximité territoriale de couches sociales et ethniques différentes ne veut pas dire solidarité entre elles. Souvent méfiance, sentiment d’appartenance à des valeurs et objectifs distincts ont érodé cette dernière. Comme l’affirmait Pierre Bourdieu :

« …en fait rien n’est plus intolérable que la proximité physique (vécue comme promiscuité) de gens socialement éloignés » .

Dans ces conditions, le « contrôle social » régresse peu à peu. Là où chaque adulte agissait auprès des enfants et des jeunes, car anticipant la réaction de parents obéissant aux mêmes règles et valeurs que lui, s’est substituée une situation où les locataires sont devenus des étrangers les uns pour les autres. Les jeunes sont les seuls, surtout le soir, à occuper les pelouses, cages d’escalier et caves qui, peu à peu, vont être considérés comme des espaces dangereux par les habitants.

Les problèmes de cohabitation Dans les HLM

On parle beaucoup des problèmes de cohabitation entre population française et population immigrée dans les grands ensembles. Il conviendrait d’ailleurs plutôt de dire entre population française de souche et population d’origine immigrée car la plupart des jeunes issus de l’immigration sont nés ou devenus Français.

Des conflits de voisinage étaient apparus dès la destruction des bidonvilles ( dans les années 1970) et le relogement dans les HLM des familles expulsées. Un véritable choc culturel a bien eu lieu, à cette époque, entre individus de coutumes et d’origines religieuses différentes. Qui ne connaissait alors ces histoires de plumes de volaille obstruant les vide-ordures ou le mouton que l’on égorge dans la baignoire de son appartement ?

Tout cela se passait une dizaine d’années seulement après les accords d’Évian (1962) mettant fin à la guerre d’Algérie, redevenue indépendante. Les répercussions de ce conflit sanglant furent nombreuses sur le territoire national. Les Arabes des bidonvilles, des garnis ou d’ailleurs, étaient étroitement encadrés par les militants du FNL et menaient une lutte sans merci contre l’État français. Au regard de ces évènements tragiques, qui ont laissé des traces dans les mémoires, et des différences culturelles importantes entre ces populations, il faut remarquer que la cohabitation s’est faite sans trop de problèmes.

La ségrégation était bien plus marquée qu’aujourd’hui, à l’époque des bidonvilles et de la guerre d’Algérie. Y pénétrer ne pouvait se faire sans l’accord des dirigeants algériens. En sortir, pour les Algériens, voulait dire s’exposer aux rafles voire aux ratonnades… A cette époque le seul point de contact entre les autochtones et les immigrés c’était l’usine.

Il faut remarquer que l’arrivée massive des immigrés dans les HLM correspond au moment où les ouvriers qualifiés Français, les employés et autres couches intermédiaires les quittent, en masse, ces derniers pour se loger dans les pavillons de la périphérie proches de leur lieu de travail. La maison individuelle symbolisant pour ces couches la réussite sociale.

A partir des années 1975 n’habitent plus les HLM que ceux qui ne peuvent en partir. Ils commencent à devenir un espace de relégation sociale confinant les plus pauvres, toutes origines confondues. C’est à ce moment que, pour les Français de souche, qui ne peuvent quitter les cités, l’ « immigré », venu à l’origine pour effectuer les travaux les plus durs et mal payés, souvent manœuvre ou OS (ouvrier spécialisé, c’est à dire justement sans spécialité !) leur renvoie une image sur-dévalorisée d’eux-mêmes. Ils se sentent déchus, Français de seconde zone, rétrogradés aux derniers rangs de la société, au même niveau que ces populations souvent méprisées.

C’est ainsi que vers la moitié des années 1970, les luttes des immigrés sur le logement (grève des loyers des résidents des foyers Sonacotra) ou lutte des ateliers d’OS de chez Renault, par exemple, ne rencontreront que très peu de sympathies, y compris de la part des syndicats, peu enclins à mécontenter leur base essentiellement composée d’ouvriers qualifiés Français, qui tenaient au maintien de leur statut supérieur à celui des immigrés. (qui ne pouvaient effectuer qu’un « travail d’arabe », dicton largement répandu, à cette époque, dans toutes les usines de France et de Navarre).

De plus les immigrés avaient souvent beaucoup d’enfants, donc une famille nombreuse aurait ajouté La Palice. Or une famille nombreuse a évidemment plus de relations qu’une petite fratrie. Donc elle reçoit plus souvent et plus de monde que ses voisins, d’où la célèbre polémique sur le « bruit et les odeurs », relayée, en son temps, par l’actuel président de la République, sans doute en mal de démagogie électoraliste.

En outre, la famille élargie, comprenant oncles, tantes, cousins, cousines, neveux et nièces a beaucoup d’importance dans les cultures méditerranéennes. « Que va dire la famille ? » est une interrogation de poids, posée fréquemment et où l’on sent percer une pointe d’inquiétude. Les enfants visitent très régulièrement leurs parents et pas seulement le week-end. Même devenus indépendants, très souvent, ils conservent leur lit chez les parents.

Les Français de souche habitant les HLM, souvent pauvres, n’accueillaient en général leurs proches que plus rarement. Se sentant souvent habiter un espace dégradé ils n’osaient pas toujours inviter leur famille. D’autre part il existe souvent un réel isolement de ces personnes dans les cités. C’est ce que remarquent souvent les « immigrés » qui constatent la misère morale de certains de leurs voisins. Ce qui n’est d’ailleurs pas sans parfois engendrer une certaine rancœur de la part de ces derniers, voire la jalousie tout simplement.

 Les zones pavillonnaires de banlieue nouveau point de tension

Avec le temps, des familles d’immigrés ont réussi à louer ou même à acheter des pavillons en banlieue et donc à quitter les cités HLM. Combien existe t-il de ces petites zones pavillonnaires, aux maisons pas très spacieuses, souvent en meulière, plus toutes jeunes et où il faut sans cesse retaper un jour le toit l’autre les volets etc. ? Souvent les municipalités ont acquis un certain nombre de ces maisons afin de les louer à des familles nombreuses, donc souvent « immigrées ».

Dans ces zones le score électoral du Front national est en général élevé. L’attribution de logements sociaux, l’arrivée de familles démunies dans ces quartiers qui se voulaient « résidentiels » provoque l’émergence de conflits de voisinage d’un type nouveau. Ces derniers sont souvent irrationnels et ne reposent presque sur aucune base objective.

Comme le dit Abdelmalek Sayad  à propos des personnes impliquées dans ces discordes :

« toutes engagent dans ces conflits tout leur être social, c’est-à-dire l’idée qu’elles se font d’elles mêmes ou, pour parler le langage qui a cours aujourd’hui, leur identité sociale (qui, ici, est en même temps, l’identité nationale et, par conséquent, une identité éminemment collective). »

Comment analyser ces conflits ? Tout d’abord il faut savoir que ces couches ouvrières de la population française ont accédé tardivement à la maison individuelle, sur laquelle ont été projetés toutes les aspirations et espoirs de promotion sociale. L’arrivée des immigrés dans « leur » quartier évoque, à leurs yeux, le processus de dévalorisation, déjà fuit, lors du départ des HLM de ces couches.

Le discours alors le plus souvent entendu, entre gens de bonne compagnie s’entend, est :

« je ne suis pas raciste mais… » ou bien « ils ne vivent pas comme nous » ou encore « ils vivent à combien là dedans ? » « leurs gosses sont de vrais bandits » etc.

Dans ces cas là, argumenter n’est d’aucun secours. Le véritable souhait, généralement non exprimé, mais pas toujours, c’est de vivre dans un quartier « réservé » et ne plus subir une cohabitation perçue comme humiliante avec une population estimée différente et, naturellement, inférieure.

Un tel phénomène n’est pas anodin. Il mène, à terme, à la ségrégation spatiale entre les communautés. C'est aux anti-racistes de le combattre de toutes leurs forces.

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DID 21/10/2006 19:44

merci de se rappel, j'avais complétement occulté de ma mémoire ce passage.
pourtant, ce n'est pas une raison pour tout casser et se plaindre par la suite.